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Jean Ping, né le 24 novembre 1942 à Omboué, petite ville sur la lagune Fernand Vaz, au sud de Port-Gentil (Gabon). Titulaire d’un doctorat d’État en sciences économiques de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Jean Ping est passé successivement de la diplomatie comme Ministre d’État, ministre des Affaires étrangères, de la Coopération et de la Francophonie de la République du Gabon de 1999 à 2008, président de l’Assemblée générale des Nations unies de 2004 à 2005 et de la commission de l’Union africaine de 2008 à 2012, à la politique. Il se présente à l’élection présidentielle gabonaise de 2016 face au président sortant, Ali Bongo. Annoncé comme l’un des deux favoris, devant huit autres candidats, il bénéficie du soutien de quatre autres candidats s’étant désistés à son profit : Casimir Oyé Mba, ancien Premier ministre, Guy Nzouba-Ndama, ancien président de l’Assemblée nationale, Léon Paul Ngoulakia, cousin du président Bongo, et Roland Désiré Aba’a Mink, candidat indépendant. Malgré ces soutiens, Ali Bongo remporte le scrutin avec 49,8 % des voix. Une victoire contestée alors que Jean Ping, avec 48,2 %, est battu de seulement 5 594 voix. Des fraudes sont invoquées, notamment dans la province du Haut-Ogooué, fief d’Ali Bongo, qui voit la participation atteindre 99,9 % contre 59,5 % au niveau national.

Dans l’entretien exclusif qu’il nous a accordé, jean Ping se déclare encore président légitime du Gabon et appelle ses compatriotes à résister face à ce qu’il considère comme hold-up du président Ali Bongo.

Vonews : Monsieur Ping, quel regard portez-vous sur le Gabon après la présidentielle et les convulsions qui s’en ont suivies ?

JP : Un regard plus que triste de voir mon pays sombrer ainsi dans un chaos généralisé du fait d’un dictateur qui bouche l’horizon de tout un peuple du seul fait de son appétit boulimique du pouvoir. Au nom de cet appétit on a massacré, emprisonné, violé, enlevé des jeunes gens qui ne demandaient rien d’autre que le respect de leur vote.

Aujourd’hui le Gabon fait face à une situation d’une gravité sans précédent dans l’histoire de notre pays. Elu par nos compatriotes à plus de 60%, j’incarne l’alternance.

J’entends maintenant mobiliser toutes les forces vives pour, notamment : relever le défi des grandes réformes dans un pays où tous les secteurs sont en crise ; travailler à restaurer la qualité de la vie et le bien-être au sein d’une population meurtrie par de profondes inégalités et qui sombre dans la paupérisation ; œuvrer à la réconciliation nationale et lancer le programme de reconstruction dont le pays a besoin, étant entendu que c’est une entreprise qui s’avère ardue et longue.

Je reste donc confiant en l’avenir du Gabon, parce que les Gabonais ont compris le véritable enjeu qui se présente à eux. Il s’agit de libérer leur pays de l’imposture et de la dictature. Je reste résolument à leur côté et tant que j’aurai leur soutien, je ne faillirai point. La libération du Gabon est en marche et nous tenons le bon bout. Aucun dictateur au monde ne peut braver continuellement la volonté d’un peuple déterminé à briser les chaînes qui les oppriment depuis trop longtemps.

Vonews : Comment envisagez-vous votre avenir politique au regard de tous les évènements qui se sont produits après l’élection ?

JP : Dans la tempête que le Gabon s’emploie à surmonter, mon avenir politique n’est pas la question la plus importante. Le 27 Août 2016, les Gabonais dans leur majorité m’ont confié le destin du pays avec plus de 60% de voix. Il se trouve qu’un imposteur, après avoir apprivoisé toutes les institutions du pays, a décidé de m’empêcher d’exercer le pouvoir que ce peuple souverain m’a clairement confié. Alors, ce même peuple a décidé lui aussi de ne pas se laisser faire ; il s’est mis en résistance jusqu’à la récupération du vote qui lui a été volé. Cette résistance est en marche, nous finirons par récupérer ce vote.

C’est donc l’avenir du Gabon et les perspectives ouvertes aux jeunes générations qui comptent plus que les considérations personnelles.

Vonews : Pensez-vous pouvoir vous exclure du dialogue politique initié par le président Bongo et pour lequel pouvoir et opposition semblent s’accorder ?

JP : Votre question est anachronique ; le dialogue politique initié par l’imposteur dictateur a eu lieu sans moi. Inutile de vous dire que ce « bal des vampires » a presque accouché d’une souris en dépit de la participation de ceux qui, à la recherche d’espèces sonnantes et trébuchantes, ont cru en tirer un bénéfice politique. Je ne rentrerai pas dans les détails des conclusions auxquels ils sont parvenus. C’est du déjà vu, on reprend les mêmes et on recommence ; ainsi va le Gabon depuis plusieurs années, hélas !

Il faut tout simplement préciser que ce dialogue s’inscrivait dans une logique bien huilée depuis les années 90, qui consiste, in fine, à conserver le pouvoir. Notre pays vit en effet depuis plusieurs années dans cercle vicieux : « Elections truquées avec proclamation du vaincu à la place du vainqueur, tueries et violences postélectorales, invitation au dialogue pseudo national en vue du partage des postes entre vaincus et vainqueurs ». C’est ce cercle vicieux qu’il nous faut absolument briser maintenant. Et je puis vous assurer que nous allons le briser pour faire entrer le Gabon dans la modernité politique. J’ai toujours dit que le Gabon ne peut pas rentrer dans le 21ème siècle à reculons. Nous devons coûte que coûte arrimer notre pays aux standards universels en rentrant dans le cercle vertueux que connaissent tous les pays normaux, à savoir « élection transparente, proclamation des vrais résultats et investiture du vainqueur » dans un climat apaisé.

Vonews : Vous avez eu à dénoncer la gestion clanique voire familiale du pouvoir, que comptez-vous faire pour remettre le Gabon sur la voie d’une démocratie plurielle comme vous le dites ?      

JP : Je viens de vous le dire, il nous faut rentrer dans la modernité politique universelle. Il n’y a pas de démocratie à l’africaine encore moins de libertés à l’africaine, même si des adaptations sont parfois nécessaires en fonction du contexte. Le Gabon n’est pas coupé du monde, la jeunesse gabonaise suit, comme toutes les jeunesses du monde, ce qui se passe sur la planète terre. Nous sommes désormais les habitants du même village planétaire. L’Etat de droit n’est pas un luxe.

Il est donc inconcevable, aujourd’hui qu’une seule famille confisque le pouvoir en concentrant tous les pouvoirs entre ses mains pendant 50 ans. Ce n’est plus possible, ce n’est plus concevable au 21ème siècle. Le Gabon n’est pas et ne sera jamais une monarchie tropicale.

Dans mon projet de société, « Un Gabon à l’abri de la peur, un Gabon à l’abri du besoin », je me suis engagé à instaurer la Démocratie pluraliste et le respect des libertés fondamentales. Notre pays doit pouvoir vivre au rythme du « temps mondial », avancer avec son époque et répondre aux exigences de son temps. La construction du Gabon que j’ambitionne passe nécessairement par la mise en place urgente des instruments d’un véritable Etat de droit, dans lequel chaque citoyen (je dis bien citoyen et non sujet) participe librement à la vie du pays. C’est le sens que je donne à la Démocratie. Cette démocratie là doit permettre à chacun et à tous de s’exprimer sans crainte sur les affaires de la cité.

Vonews : Depuis quelque temps, on épilogue sur le franc CFA, pensez-vous que la 1ère dévaluation a été bénéfique pour les pays africains ?

JP : Beaucoup de choses se disent et s’écrivent aujourd’hui sur le franc CFA. La dévaluation visait à restaurer les marges de productivité avec l’inconvénient de surenchérir le coût des importations ? Ce qui a pour conséquence d’alimenter l’inflation. Au total, entre l’UEMOA et la CEMAC, les effets sont contrastés, en raison de la structure différente des économies.

Ces analyses ne peuvent que contraster avec l’opinion des ménages africains qui ont subi de plein fouet les conséquences de cette décision.

Vonews : Beaucoup d’Africains s’érigent contre une dévaluation et invitent même à la création d’une monnaie africaine, qu’en pensez-vous ?

JP : Au gré de la conjoncture, notamment durant la période des chocs extérieurs, la zone franc CFA fait l’objet de débats récurrents.

Ma position de principe est de considérer la viabilité de la zone franc dans la durée. Le Gabon devrait réaffirmer un engagement qui le lie aux autres Etats dans le cadre de l’intégration économique sous régionale, dont le CFA est un des piliers. La position qui est la mienne repose sur la réaffirmation de la confiance dans la monnaie commune. La réflexion en cours au sein de l’UA est d’arriver à la création d’une monnaie continentale.

Dans tous les cas, cette question de la dévaluation, si complexe au demeurant, devrait être examinée dans un cadre global africain, elle ne devrait pas être traitée à la légère. La création d’une monnaie africaine peut être perçue comme un idéal, encore faudrait-il apporter toutes les garanties nécessaires pour que cette monnaie ne constitue pas un facteur de déséquilibre financier international.

Vonews : Ces derniers temps, il a beaucoup été question de corruption au niveau des chefs d’Etat de l’Afrique centrale, pensez-vous que cette accusation est fondée ?

JP : Il ne faut pas forcer le trait ; la corruption n’est pas l’apanage des chefs d’Etat de l’Afrique Centrale si vous estimez qu’ils sont tous corrompus ! Je crois que cette accusation est quelque peu exagérée. Il faut toujours savoir relativiser ce type de phénomène.

C’est à l’opinion de chaque pays de savoir ce qu’il en est en réalité. Et il revient à la justice, à condition qu’elle soit suffisamment indépendante, d’établir les faits et d’appliquer les dispositions législatives en vigueur, en matière de lutte contre la corruption. S’agissant du Gabon, de nombreuses enquêtes liées aux scandales qui ont éclaté ces dernières années aussi bien au plan national qu’international, indiquent que des éléments concordants permettent de confirmer l’étendue du phénomène de la corruption dans notre pays. Il faut en sortir au plus vite et nous en sortirons.

Vonews : Que pensez-vous de La France-Afrique, souvent dénoncée comme une pratique anachronique qui a freiné le développement de l’Afrique ?

JP : La France-Afrique est une nébuleuse. Si cette France-Afrique se résume à une « pratique anachronique » comme vous le dites, c’est qu’elle doit disparaître. De ce que je sais sur cette question, il s’agirait de relations occultes et compromettantes liant certains intérêts franco-africains. Si c’est de cela qu’il s’agit, je crois que le moment est venu d’en sortir.

L’Afrique doit aller de l’avant et la France doit l’accompagner. Les nouvelles générations aussi bien en Afrique qu’en France, et le Président Macron en est un illustre symbole, ont le regard tourné vers l’avenir.

Vonews : La lutte contre les paradis fiscaux, les comptes offshores et la fuite des capitaux est une vieille doléance; ne pensez-vous pas que la croissance de l’Afrique passe par la fin de telles pratiques ?

JP : La tendance générale, indique qu’il existe un consensus international aujourd’hui pour mettre un terme aux paradis fiscaux. Cela prend un peu de temps. Mais cette tendance semble irréversible.

Vonews : La présidentielle gabonaise vous a positionné comme le leader de l’opposition. Comment comptez-vous assumer cette charge au sein d’une opposition souvent divisée et parfois prompte à répondre à l’appel du Pouvoir ?

JP : Je ne suis pas le leader de l’opposition, je suis le président de la République élu par la majorité des Gabonais, le 27 Août 2016. Cette vérité est aujourd’hui mondialement établie.

Vonews : Comment, à la lumière de tout ce qui s’est passé avant, pendant et après le scrutin au Gabon, envisagez-vous votre avenir politique et les futures échéances électorales, notamment la prochaine présidentielle ?

JP : Je viens de vous le dire, je suis le président de la République élu et j’entends exercer le pouvoir qui m’a été confié par le peuple gabonais souverain. Je l’ai annoncé ubi et orbi, que je ne ferai qu’un seul mandat, donc une fois cet unique mandat terminé, je ne me représenterai pas à la prochaine présidentielle.

Vonews : Les élections en Afrique sont souvent perçues comme un moment critique d’expression du clanisme, de l’ethnicisme et du régionalisme. Le Gabon échappe t-il à cette règle au vu des derniers résultats qui ont vu une région entière basculer dans un camp ?

JP : Il n’est pas juste de dire qu’une province a basculé au bénéfice d’un candidat. Les populations du Haut-Ogooué ne se reconnaissent pas dans ce prétendu vote ethnique ou provincial. Comme vous pouvez le vérifier, les rapports des observateurs de cette élection ont conclu à une manipulation pure et simple.

Par ailleurs, il faut sortir de ce schéma réducteur qui consiste à présenter l’Afrique uniquement sur le prisme du tribalisme. Certes, il y a ici et là quelques comportements rétrogrades qui consistent à utiliser le clan, l’ethnie et la région comme tremplin pour exister politiquement.

Mais les Africains commencent à comprendre que cette pratique est sans issue et ce qui s’est passé au Gabon en 2016 en est la parfaite illustration. Je vous rappelle que je suis moi-même issue d’une ethnie minoritaire (les Nkomi) ; si on se basait sur ce que votre raisonnement laisse induire, je n’avais aucune chance d’être élu avec plus de 60% des voix du corps électoral.

C’est d’ailleurs l’une des principales leçons à retenir de cette élection présidentielle. C’est donc vous dire que les mentalités évoluent positivement en Afrique en général et au Gabon en particulier.

Propos recueillis par Mamadou Kassé

http://www.vonews.net/gabon/interview-exclusive-jean-ping-la-liberation-du-gabon-est-en-marche-et-aucun-dictateur-ne-peut-braver-la-volonte-dun-peuple/

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